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Madame Pauline Marois
Ministre de la santé et des services sociaux
Bonjour Madame Marois,
Nous nous présentons à vous: Francine Corbeil et André Gosselin. Peut-être vous souviendrez-vous avoir lu ou entendu parler d'un texte que nous vous avons envoyé, intitulé "L'infertilité et nous". Ce texte avait également été envoyé au réseau TVA, nous donnant l'occasion de participer à l'émission "TVA en direct" le 22 novembre dernier.
Madame Louise Montreuil participait également à cette émission pour y représenter votre ministère. Ses propos nous ont laissés perplexes, et nous nous permettons de vous faire part personnellement des questions et des objections que les dires de Mme Montreuil ont soulevées chez nous.
Nous aimerions tout d'abord placer la prémisse suivante: L'infertilité est une maladie. Comme toute maladie, elle doit être soignée et peut être guérie grâce aux traitements appropriés. Les remèdes à l'infertilité, comme ceux de toute autre maladie, évoluent afin d'être de plus en plus efficaces. Les personnes touchées ont droit aux meilleurs traitements existants, et ce, gratuitement au Québec.
Madame Montreuil, pour expliquer le désengagement de l'État face au problème de l'infertilité, a, à plusieurs reprises, mentionné la question de l'éthique. Nous avouons ne pas saisir quelle est sa définition de ce mot. Comment peut-on brandir l'argument de l'éthique contre le traitement de l'infertilité quand cet argument s'est abaissé devant l'avortement? Madame Montreuil n'a pas apprécié qu'on mette en parallèle ces deux types d'intervention. Pourtant, le lien est évident, tellement évident qu'elle l'a déclaré "trop simple"
Comment une société peut-elle n'avoir aucun problème d'éthique à payer les avortements (1 grossesse sur 4), mais ne pas reconnaître le droit aux couples infertiles (1 couple sur 12) d'être soignés gratuitement? Quelle est cette "politique globale de planification des naissances" dont parle Mme Montreuil qui n'offre la gratuité que pour des moyens de ne pas avoir d'enfants (pilule anovulante, ligature des trompes, vasectomie et avortement), et non des moyens de bâtir une famille pour les couples l'ayant planifié comme projet de vie? Puisqu'il est si facile de choisir de ne pas avoir d'enfant, pourquoi n'est-ce pas aussi facile de choisir d'en avoir? L'absence d'un enfant ardemment désiré est-elle moins grave que la venue d'un enfant non désiré? Nous pouvons vous affirmer que ce vide bouleverse tout autant une vie et des projets d'avenir!
Lorsque Mme Montreuil parle d'éthique, peut-être parle-t-elle de ce qui est "naturel" et de ce qui ne l'est pas. Le traitement de l'infertilité rend la naissance moins "naturelle", c'est vrai. Mais est-ce "naturel" de poser un stimulateur cardiaque ou de greffer les organes d'un donneur décédé? Peut-être certaines visions de films fantastiques donnent-elles au concept de "procréation médicalement assistée" quelque chose de bizarre et de contre-nature. Nous tenons à préciser que lorsque nous parlons de traitement de l'infertilité, nous parlons de mettre en place toutes les conditions nécessaires à la fécondation d'un ovule de la mère par un spermatozoïde du père, donner un "coup de pouce" à la nature tout en la respectant.
L'une des techniques pratiquées est l'insémination artificielle. Il s'agit d'envoyer les spermatozoïdes directement dans l'utérus afin d'augmenter les chances de rencontre avec l'ovule dans l'une des trompes. Les frais de cette technique sont en partie couverts par l'assurance-maladie. Nous en concluons que d'un point de vue éthique, cette méthode est acceptable selon vos critères. (Et ce, même si le sperme provient d'un donneur, une autre question d'éthique qui ne vous pose pas de problème ). Mais si, pour une raison ou une autre, la rencontre de l'ovule et du spermatozoïde ne se faisait pas correctement? Pourquoi ne pas les faire se rencontrer sous nos yeux? Et une fois la fécondation réalisée, on réinstalle l'embryon là où il aurait été de toute façon. Le même papa, la même maman, les mêmes gènes et la même grossesse que si tout s'était fait à la maison Seule l'étape de la "rencontre" aura été moins intime. La fécondation in vitro ne semble pas si près de la sorcellerie ou de la science-fiction Laissons de côté ces visions fantastiques, de grâce! Nous parlons de médecine!
Madame Montreuil a également mentionné à plusieurs reprises la notion d'impact sur la santé de la femme. Nous avons supposé qu'elle parlait du traitement de l'infertilité, et non du fait de devenir enceinte. Comme elle l'a mentionné, certaines étapes sont supportées par l'État, notamment en remboursant les hormones nécessaires à l'insémination artificielle. Nous en concluons que cette médicamentation est acceptable selon vos critères. Pourtant, les hormones nécessaires à la fécondation in vitro, qui représentent près de la moitié des frais encourus par ce traitement, ne sont aucunement remboursées. Pourquoi certaines hormones de fécondité seraient-elles payées et pas d'autres? Si la réponse est que les médicaments associés à la fécondation in vitro peuvent avoir un impact négatif sur la santé des femmes, permettez-nous de vous rappeler les effets secondaires de la chimiothérapie ou des médicaments nécessaires au succès d'une greffe. Dans ces deux cas comme dans celui qui nous intéresse présentement, les conséquences si la maladie n'est pas soignée ainsi que les bienfaits du traitement donné dépassent largement ses effets secondaires ou ses dangers. Et si nous poursuivons notre comparaison avec ces deux interventions médicales, nous ajouterons que les chances de guérison de l'infertilité sont bien supérieures à celles du cancer, et que contrairement aux médicaments contre le rejet d'une greffe, les femmes ne sont pas tenues de prendre des hormones toute leur vie. Pourtant, personne ne remettrait en question le traitement du cancer ou la greffe d'un organe. Pourquoi tant hésiter à traiter l'infertilité? Il n'y va pas d'une seule vie, il en va de plusieurs, celle des parents et surtout celle de tous ces enfants à venir!
Quand M. Paul Larocque, animateur de "TVA en direct" a fait valoir l'argument du problème de la dénatalité à Mme Montreuil, celle-ci a déclaré qu'elle ne croyait pas que la fécondation in vitro soit une solution au problème car cela ne concernait que peu de femmes. Laissez-nous vous rappeler quelques "chiffres": 1 couple sur 12 1 vit le problème de l'infertilité. 75% des couples qui tentent la fécondation in vitro obtiennent une grossesse en 3 mois ou moins. Ces couples ne sont que ceux pour qui l'insémination artificielle n'a pas donné les résultats escomptés, qui n'ont pas abandonné leurs démarches malgré le découragement qui guette à chaque étape, et qui avaient les moyens d'investir 7000$ à 8000$ par essai. Ajoutons les couples pour qui l'insémination artificielle a fonctionné (donc, qui auraient eu évidemment un enfant par la fécondation in vitro), et tous ceux qui n'ont rien tenté du tout et qui ne sauront jamais Combien comptons-nous de couples? Combien cela fait-il de petits bébés québécois? Bien assez pour croire que l'accès gratuit au traitement de l'infertilité par la fécondation in vitro aurait un impact social réel et durable.
Nous ne pourrions négliger de vous rappeler que la France a fait, elle, le choix politique et économique d'encourager la natalité en traitant la maladie de l'infertilité. Ce pays offre gratuitement 4 fécondations in vitro aux couples infertiles. Ici, rien dans ce sens. Par contre, les couples du Québec investissant des dizaines de milliers de dollars à l'étranger en adoptant se voient offrir un crédit d'impôt de 3000$.
Comme il nous semble illogique et injuste de ne pas soigner l'infertilité comme on soigne n'importe quelle autre maladie, nous réclamons l'accès gratuit aux traitements appropriés, notamment la fécondation in vitro. Mais si votre ministère, ou le ministère du revenu, constate que malgré le bien-fondé de cette demande, l'argent n'est pas encore disponible, nous nous attendons au moins à avoir les mêmes droits que les couples ayant choisi d'adopter, c'est à dire avoir un crédit d'impôt de 3000$ sur les frais de nos traitements.
En terminant, nous aimerions vous recommander l'écoute des arguments des autres invités à l'émission "TVA en direct" du 22 novembre, ainsi que la visite des sites Internet de l'association Déméter (association québécoise pour la fertilité) et de la clinique Procréa (clinique de fertilité la plus réputée au Québec). Vous constaterez que, loin de ne parler qu'en notre nom personnel, nous nous savons appuyés par des milliers de personnes. La population sera également de mieux en mieux informée et sensibilisée car, en plus de l'émission "TVA en direct", un journal et une revue vont bientôt couvrir ce sujet et utiliser le texte "L'infertilité et nous" que nous leur avions envoyé. Nous croyons que les journalistes impliqués seront intéressés à recevoir aussi une copie de cette "suite" que Madame Montreuil nous a inspirée.
Nous espérons que cette lettre aura retenu votre attention et qu'elle vous aura, vous aussi, mieux informée et sensibilisée. Il nous fera grand plaisir de recevoir une réponse de votre part.
Francine Corbeil et André Gosselin
c.c. Lucien Bouchard et Bernard Landry